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Dérives de notre société

Interview de Philippe Auzenet à propos de son livre "Quand la justice nous casse"

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Philippe Auzenet, pasteur, ex-aumônier des prisons, écrivain, membre de l'Obervatoire International des Prisons, répond à quelques questions à propos de son livre "Quand la justice nous casse".

Extraits du livre (format RTF): Extrait 1 Extrait 2 Site web de Philippe Auzenet: Prisons

Bonjour Philippe ! Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs, nous dire qui tu es et ce que tu fais ?

Je suis pasteur, père de six enfants, et exerce actuellement un ministère itinérant à mi-temps, dans une Fédération d’Eglises. D’autre part, j’essaie également d’aider ceux et celles qui oeuvrent dans le service de Dieu et qui rencontrent des difficultés, et nous venons, avec un autre collègue, d’ouvrir une antenne dans ce but. Avec mon épouse, nous travaillons aussi dans le domaine de la relation d’aide et avons de nombreux entretiens dans ce sens.

Très rapidement voici mon histoire. Après cinq années d’Ecole Hôtelière, à Paris, où j’ai appris tour à tour la cuisine, le service de salle, la réception, la comptabilité et la gestion, j’ai travaillé dans de grandes chaînes hôtelières comme Hilton et Intercontinental. Puis, à un tournant de ma vie où j’étais dépressif, vide, et suicidaire, ce fut la rencontre brutale avec Jésus. Toute ma vie et tout mon idéal ont été bouleversés. Par la suite, j’ai reçu l’appel de Dieu pour faire une Ecole Biblique, et devenir pasteur. Alors j’ai ouvert un centre d’accueil pour réhabiliter des marginaux, démarré une église, fait des émissions chrétiennes sur une radio locale, et suis devenu un itinérant de la Parole. J’ai enseigné dans plusieurs Ecoles Bibliques. J’étais aussi Aumônier Protestant de la Maison d’Arrêt de ma ville, et ai multiplié mes activités, au point où j’en suis parvenu à une saturation et à un surmenage qui m’ont littéralement fait « exploser » et entrer dans une crise profonde.

Ton livre sort en mai prochain, chez Fayard-Le Sarment. Pourrais-tu nous le présenter, nous préciser de quoi il parle, et nous dire comment tu en es venu à l’écrire ?

Ce livre, qui fait environ 400 pages, s’intitule « Quand la justice nous casse - un ancien Aumônier des prisons témoigne ». J’ai commencé à l’écrire en prison, en prenant quelques notes, que j’ai glissées ça et là dans mon paquetage, pour éviter la censure. Je raconte que de juillet 97 à septembre 98, j’ai effectué quinze mois d’incarcération, suite à une affaire peu reluisante, que je décris dans mon livre. A un certain moment de ma vie, où j’étais tellement pris par les activités de mon ministère, j’ai fait du surmenage, et ai complètement dévié ; je suis devenu très violent contre mes coéquipiers, par séquences brutales, à l’intérieur de notre centre d’accueil... j’ai perdu complètement le sens des réalités. Je suis devenu extrémiste, il fallait que notre activité perdure, et je n’acceptais pas qu’on se mette en travers de ma route. J’étais un autoritariste. Mon comportement était en grande partie le résultat de graves blessures intérieures que j’avais subies durant mon enfance, et qui se sont réveillées au fil du temps : elles sont maintenant dévoilées et guéries, grâce au discernement et au ministère de plusieurs frères et soeurs. Mais ceci m’a conduit à être jugé et condamné, pour actes graves, plusieurs années après les faits, suite à la plainte de deux anciens équipiers contre moi.

En détention, mes meilleurs amis « taulards » m’ont fortement suggéré d’écrire un livre. Il est vrai que l’expérience que j’ai vécue sort un peu du commun : aumônier de prison, puis incarcéré... L’expérience de la prison, vue depuis les deux côtés de la barrière, m’a vraiment ouvert les yeux sur les réalités carcérales. Je les décris avec précision, et je dénonce la prison comme étant une machine à broyer, à casser, une entreprise de découragement, de dépersonnalisation, de destruction intérieure. C’est l’école du vice, de la non-insertion, de la récidive... Mais c’est seulement en expérimentant cette école de l’intérieur que l’on se rend compte de ses effets pervers ! Quiconque ne ferait que visiter une prison, ou y exercer une activité très partielle, ne pourrait pas se rendre compte du degré de dépersonnalisation et de destruction dans lequel un détenu est plongé, ou un « prévenu, présumé innocent »... c’est terrible.

Depuis ma sortie de détention, le 30 septembre 98, je me suis mis à écrire ce livre, il traite de la justice, de sa lenteur et de sa froideur, ainsi que du monde pénitentiaire actuel. Il fournit des statistiques très affinées. Un chapitre est consacré aussi au relèvement du ministère. J’y tiens beaucoup. Déjà, avant mes propres difficultés personnelles, j’avais eu l’occasion de voir comment certains pasteurs traitaient l’un des leurs qui était tombé dans des erreurs ou des fautes graves... J’ai été très déçu de ce que j’ai vu dans certains milieux, où l’on ne fait pas de cadeau à celui qui a fauté, et où on le raye littéralement de la carte. On le met « à la casse » et on le poursuit pour le restant de sa vie.

Justement, par ce livre, tu veux mettre le doigt sur plusieurs points, le premier à mon sens au niveau spirituel, est celui de la chute et du relèvement du ministère. Si nous sommes des hommes de Dieu, nous sommes avant tout des hommes, donc faillibles. Que penses-tu de certaines dénominations qui refusent d’accorder le pardon total à des serviteurs de Dieu qui ont trébuché ou chuté, et pourquoi selon toi cela a-t-il eu lieu ?

Il est très important, selon les concepts de miséricorde et de compassion contenus dans la Bible, de faire accueil à celui qui a fauté et qui se repent, qu’il soit pasteur ou non. C’est cela, la bonne nouvelle : Christ est mort pour nous sauver, et a pris sur Lui le châtiment que nous méritions. Il ne pardonne pas seulement nos péchés passés, datant de la période où nous ne connaissions pas Dieu, mais Il pardonne aussi nos péchés commis en tant que simple chrétien, et même en tant que responsable spirituel. Ce concept est quelquefois difficile à comprendre par rapport aux pasteurs, à cause du légalisme, et de ce qu’on attend d’eux avec raison qu’ils demeurent pour toujours les modèles du troupeau. Pourtant, c’est un concept qui est appliqué par une bonne partie du corps pastoral, et porte ses fruits. Bibliquement, tout pasteur qui se repent doit pouvoir recevoir le pardon total..

Mais il y a les irréductibles, comme du temps de Jésus (à l’époque, c’étaient justement des sacrificateurs). Il y a ceux qui n’admettent pas qu’un pasteur qui a gravement fauté soit restauré, réhabilité, puisse accéder au vrai pardon, et à une réintégration dans le ministère.

Il est vraiment regrettable que ces irréductibles exercent parfois de telles pressions autour de ceux qui ont fauté... ils violent les Ecritures d’une manière flagrante en montant quelquefois des dossiers contre eux, en les faisant circuler, et en faisant parfois des téléphones ou des lettres destinés à « griller » leur réputation et à ranimer de vieilles querelles (j’appelle cela, «l’extrait n°4 du casier judiciaire pastoral»). Bien sûr, tout se passe par derrière. On ne contactera jamais le principal concerné par devant. C’est de la manipulation, de l’intimidation, de la délation, et cela cause des dégâts terribles. Ce sont des techniques proches du harcèlement. Ceux qui en sont à l’origine ne sont en aucun cas investis d’une mission divine ! Ils mènent une sorte de guerre fratricide. On observe les mêmes procédés en politique, mais aussi parmi les détenus, qui se déchirent entre eux parfois pendant des années. Dans mon livre, je parle de la réalité du ministère de « l’accusateur des frères ». Ce ministère agit sous couvert de vêtements religieux, ce qui lui donne plus de crédibilité. Il est décrit dans l’excellent livre de Francis Frangipane « Dénonçons l’accusateur des frères » (Editions Oberlin à Mâcon).

Dans le monde protestant évangélique, que je connais bien, certains milieux, certains mouvements bien spécifiques sont malheureusement réputés pour leur comportement très dur envers celui qui a fauté : ils renforcent l’adage selon lequel l’Eglise serait « la seule armée qui tire sur ses blessés et les achève ». Mais il y a heureusement de nombreux autres mouvements d’Eglises qui croient sincèrement dans le relèvement, et réintègrent dans le temps, avec fermeté et amour, ceux qui ont eu des problèmes dans le passé. Ceci est encourageant, et démontre une mentalité conforme aux enseignements de la Bible.

Pourquoi arrive t-il qu’un serviteur de Dieu fasse une chute ? j’analyse ce processus dans mon livre, et décris les différents facteurs qui prédisposent à cela. Je décris aussi le comportement de Jésus - qui est une référence en la matière - face à la trahison de ses disciples, face à la violence meurtrière de l’Apôtre Pierre et à son reniement. Ce qui compte, ce sont les écrits Bibliques en notre possession. Dans tout conflit, dans toute différence d’opinion, il s’agit d’être en conformité avec les Ecritures. Là est la base. Tout le reste n’est que vain discours et parole d’homme.

Tu te racontes librement, voire parfois crûment, dans ton livre. Etait-ce nécessaire ?

Je le pense. J’ai senti qu’il est temps pour moi de jeter les masques, que c’est nécessaire au vu de mon vécu. Cela pourra aider d’autres. Dans mon livre, je suis dur avec moi-même, je raconte et décris mes erreurs. Je désire montrer qu’un pasteur est un homme comme un autre : il a ses moments de réussite mais aussi ses échecs. Il est tenté comme les autres. Il doit aussi faire face à de nombreuses pressions spirituelles, et se sent souvent seul. J’aurais pu me taire à cause de mon passé et de ceux que j’ai fait terriblement souffrir, rester plus discret, ou rester aussi dans le déni. Mais j’ai été conduit à raconter ce que j’ai vécu, pour témoigner qu’on peut se relever, même si l’on a commis l’irréparable, même si la situation nous pousse au suicide. Il n’est pas facile de témoigner de ses chutes et de ses relèvements : j’ai décidé la transparence, et de relever ce défi. Je suis sûr que cela sera utile à d’autres, à une période de l’histoire de l’Eglise où l’on constate que le Corps de Christ est vraiment malade. Cela ne plaît pas à tout le monde, et j’expérimente déjà des oppositions avant la sortie de mon livre. Des pressions, des manipulations par derrière sont exercées par certains, pour me faire taire, car mon témoignage gênera. Ce sont toujours les membres des mêmes milieux d’églises qui oeuvrent dans ce sens : je les invite avec respect à se remettre en question et à réformer leur état d’esprit. Je leur propose aussi de revenir à des concepts plus bibliques.

Je tiens aussi à préciser que mon livre n’est pas nominatif. Il n’attaque personne. Il ne cite aucun nom. Il décrit un vécu, dénonce des comportements, des situations, donne parfois des solutions. Il n’est pas du tout destiné à ranimer de vieilles querelles, de vieilles blessures, ni de près, ni de loin.

Rien n’arrive à un chrétien que Dieu ne veuille pour un but. Cette terrible épreuve d’incarcération, tu as voulu qu’elle serve à l’avancement, en France, de plus d’équité dans le système judiciaire. Comment as-tu vécu ton incarcération ? Et plus largement, selon toi, quel est le but de l’emprisonnement ?

J’ai souvent écouté des prédications sur le thème de l’Epître aux Romains, au chapitre 28, verset 8. Ce verset nous dit que toutes choses concourent ensemble au bien de ceux qui aiment Dieu. J’ai souvent aussi prêché sur ce thème... avec beaucoup de conviction. Mais après avoir été aumônier de prison, de devenir détenu, ça m’est resté en travers de la gorge durant des mois. Le temps a passé, et enfin j’ai pu accepter. Accepter que Dieu avait un plan, malgré ce passage obligé, si déstructurant pour moi et ma famille. Pas facile à croire ! Pas facile à vivre, quand on a quinze mois de détention à effectuer et qu’on a une épouse fragile dans sa santé, et six enfants !

Cependant, Dieu m’a donné la grâce - mais aussi à mon épouse et à mes enfants - de croire dans ce plan. Beaucoup de personnes ont été aussi des instruments pour nous le confirmer. Le comble, c’est lorsqu’un détenu qui ne connaissait pas mon passé est venu me dire dans ma cellule, quelques semaines avant ma libération : « Philippe, tu devrais devenir pasteur... ». Alors j’ai compris quelque chose. L’important, c’est la pensée de Dieu, et Sa volonté seule. Jésus l’avait compris, Il se réfugiait des nuits entières dans les bras de Son Père.

Le monde carcéral, je l’ai côtoyé de près durant 450 jours. Je le décris, je l’analyse, et je tire des conclusions. J’en fais part à qui voudra bien l’entendre.

Le but actuel d’une incarcération, c’est de punir le coupable d’une faute devant la société, d’expier les fautes commises, et de le mettre à l’écart pour la protéger. C’est aussi de prévenir la récidive. Et d’obtenir une réparation. Cela devrait pouvoir aboutir à une véritable réhabilitation de la personne, à une réinsertion vraie. Mais dans la pratique, il en est tout autrement. La prison brise la personnalité des détenus, et les rend en grande partie incapables de se réinsérer et de changer. Elle forme des récidivistes, cause d’énormes blessures dans la vie des familles, et détruit tout idéal. Elle abandonne les détenus à eux-mêmes, et semble se débarrasser d’eux : ceci éveille et développe en eux des sentiments de rejet, d’abandon, d’humiliation, de trahison et d’injustice, ouvre des blessures grandes ouvertes qui auront beaucoup de mal à se refermer et guérir avec le temps. Plus de 75000 personnes sont ainsi incarcérées chaque année, ce qui touche environ 600 000 personnes en incluant l’entourage, les familles. Ces chiffres font réfléchir.

Ma détention a été très dure. Ce qui m’a le plus révolté, c’est de constater la destruction massive opérée par la structure pénitentiaire dans la vie de milliers de détenus. Il me semble que la société française, dont le slogan est « liberté - égalité - fraternité », se devrait d’être plus en accord avec elle-même, de devenir plus juste, et de ne pas casser délibérément ces milliers de personnes au nom de la justice, fussent-elles avoir été un jour coupables des pires choses. Déchirer celui qui a déchiré, c’est un non-sens et une contradiction. C’est le rendre pire, et travailler contre son avenir et sa guérison. C’est forger à la longue une arme contre soi-même et contre la société. Un vrai débat sur le sens de la peine, et de l’emprisonnement devrait être instauré. Malgré tous les progrès effectués ces derniers temps, avec la parution des deux rapports parlementaires, il n’a pas réellement eu lieu. Il semble même avoir été enterré. Et les détenus, principaux concernés, n’ont pas vraiment été consultés en nombre ! Il est urgent qu’ils le soient, car ils sont la base du «problème».

Et c’est avant tout un état d’esprit face à l’emprisonnement, qu’il faut réformer. C’est un travail de longue haleine auquel je veux apporter ma toute petite contribution... si l’on veut bien.

Je crois qu’il faut diminuer le nombre d’incarcérations préventives en amont, augmenter le nombre de conditionnelles en aval, instaurer la norme du « numerus clausus » dans les maisons d’arrêt, favoriser les contacts entre les juges et la pénitentiaire ; mais aussi, aider les familles, par des bons de transport lorsqu’elles habitent très loin du lieu de détention (en effet la famille n’est pas coupable).

Il faut favoriser une réelle réinsertion, un réel pardon de la part de la société. La suspicion éternelle de la société doit évoluer et tendre vers une réconciliation civile, comme le préconise Madame Christine Boutin. Il faut tout mettre en œuvre pour faire chuter les chiffres actuels de la récidive (60 à 80 % pour les courtes et moyennes peines),qui sont le principal signal d’alarme de l’échec total du système pénitentiaire actuel (lequel n’est malheureusement pas tenu d’avoir un résultat). Je le répète encore, les anciens détenus, mais aussi les surveillants, qui représentent ensemble la base, doivent être consultés en nombre ! Ceci n’a pas été fait, et ne semble pas vouloir l’être, y compris dans le cadre du Conseil d’Orientation Stratégique (le COS) formé par l’actuel Garde des Sceaux, et dont la première réunion a eu lieu le 27 février dernier, dans le but d’élaborer la future loi pénitentiaire qui réformera les prisons. Quand la base n’est pas consultée, le déséquilibre s’installe.

Extraits du livre (format RTF): Extrait 1 Extrait 2 Site web de Philippe Auzenet: Prisons


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