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Interviews diverses

La "rwandisation" du conflit en Côte d'Ivoire, interview d'Emmanuel Nkunz

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Emmanuel Nkunz a vécu le génocide rwandais. Il vient de publier aux éditions L'Harmattan "La rwandisation du conflit en Côte d'Ivoire".
1/ Cher Emmanuel, tu as publié aux éditions l'Harmattan en 1997 un ouvrage sur la tragédie rwandaise. Qu'est-ce qui t'a conduit à écrire ce livre?

Le génocide rwandais a ému les nations et endeuillé des centaines de milliers de familles dont la mienne. D'un conflit politique de départ en 1990, le pouvoir local l'a transformé en conflit ethno-régional entre 1991 et 1993. Ce conflit idéologique, puis meurtrier a dégénéré en génocide dès que l'armée régulière rwandaise s'est trouvée dans l'incapacité de vaincre l'ennemi armé ; le pouvoir a activé les miliciens et les extrémistes de tous bords pour exterminer les "supposés" complices de l'ennemi. Le livre "La Tragédie Rwandaise" dresse l'état des lieux politiques et propose des perspectives... Il s'inscrit dans le paysage de l'explication des événements dans leurs racines, une contribution à la reconstruction du Rwanda en évitant les travers du passé... Parler aux Rwandais de leurs maux et les faire réagir pour mieux vivre l'avenir et la fraternité.... Eviter des écrits complaisants à la gloire de tel ou tel groupe ou pour soutenir un groupe. Pour faire éclore la vérité sur le vécu, pour vider les plaies afin de mieux les soigner... et enfin grandir ensemble dans le témoignage de l'amour du prochain.


2/ Ecrivant au président Chirac, un missionnaire catholique en Côte d'Ivoire le mettait en garde contre un risque de "rwandisation" du conflit actuel. Crois-tu que le risque est réel ?

Qu'est-ce que la "rwandisation" d'un conflit en Afrique ? Une partie des rwandais n'était pas reconnue comme telle. Elle a donc obtenu par les armes ce qu'elle ne pouvait plus obtenir par le dialogue. En Côte d'Ivoire, l'ivoirité refusée à certains habitants natifs du pays a certainement servi de catalyseur. Les ambitions de quelques chefs musulmans, désireux de faire accéder au pouvoir une "idéologie religieuse et régionaliste" s'est servi de l'ivoirité... vu sous cet angle, le risque de rwandisation est possible. D'où l'importance de faire éclater la vérité dès le départ et de rechercher une réponse à la racine du mal.


3/ On fait volontiers état de la foi de la première dame du pays, Mme Gbagbo, disant qu'elle serait chrétienne. Qu'en penses-tu ?

Elle peut bien être sincèrement "chrétienne". En période de conflit de pouvoir en Afrique, le Président et son entourage "familial" contrôlent peu leur pouvoir. L'armée et les politiciens du régime (c'était le cas au Rwanda !) dictent leur lois... et affaiblissent l'autorité "réelle" du Président. Malgré sa foi reconnue et même une riche vie spirituelle remarquée (que je ne saurais nullement contester !), la première dame du pays a dû être dépassée par les activistes qui refusent tout dialogue avec les assaillants (ennemis !). Le silence souvent remarqué du Président L. Gbagbo peut s'interpréter comme un temps de recherche d'équilibre entre ses convictions chrétiennes de règlement du conflit et les "refus catégoriques" de ses proches collaborateurs. Dès lors, les activistes tuent ou massacrent par prévention ou par vengence et c'est au président ou à sa femme que l'on attribue les forfaits. Entre réalité et manipulations, il est souvent difficile de faire la part de la vérité en pareille circonstance.


4/ Les accusations contre le président Gbagbo pleuvent (escadrons de la mort, fraudes, etc.). Penses-tu qu'il s'agisse de rumeurs fondées, ou de tentatives de déstabilisation venues de l'extérieur ? Cet homme est-il chrétien, comme son épouse ?

Je pense que la famille Gbagbo est réellement chrétienne, aux dires de ceux qui les ont approchés. En revanche, les jeunes militants du FPI (parti de Gbagbo) et du PDCI (ancien parti unique de Félix Houphouët-Boigny) sont impatients de restaurer l'autorité du Chef. On simplifie le problème en disant "musulmans du Nord" contre "chrétiens du Sud" pour désigner l'ennemi potentiel. C'est la rwandisation du conflit politique à l'origine. Dès que les listes des cibles correspondant au schéma sont établies, les massacres commencent. Je ne peux pas imaginer que la famille de L. Gbagbo soit derrière les massacres commis par ses troupes. Enfin, Laurent Gbagbo est proche du Parti Socialiste en France, donc à l'autre bord politique. Il n'est donc pas impossible qu'il y ait tentative de déstabilisation et même activisme orienté et soutenu. Mais, il faudra des enquêtes impartiales par de grands experts pour éviter de valider des thèses servant un pouvoir déjà pensé à l'avance.


5/ Justement, que penses-tu du rôle de la France ? Et d'un point de vue général, penses-tu qu'il faille voir encore l'Afrique à travers les lunettes coloniales ? Les frontières héritées de cette époque ne sont-elles pas artificielles au regard des véritables frontières ethniques d'Afrique de l'Ouest ?

Le rôle de la France est mal perçu par les jeunes cadres africains. Où sont les doyens de pouvoir en Afrique : Togo, Gabon. Et l'alternance démocratique ? En Côte d'Ivoire, la France est intervenue à temps et il fallait le faire. Mais pourquoi ne pas exercer une diplomatie préventive ? L'ivoirité était une grenade laissée entre les mains de Laurent Gbagbo.... Donc il fallait s'attendre à ce qu'elle explose rapidement. On ne peut plus modifier les frontières mal tracées lors des indépendances, maintenant, la France doit aider à la création de "vrais partis politiques" et non "partis ethniques" ou "parti ethno-régionalistes" ou "partis ethno-régionalistes-religieux". Comment, en finançant les projets de développement et non les régimes politiques pour les péréniser.


6/ As-tu une autre observation à faire ? En tous les cas, merci de tes réponses !

Les chrétiens en France détiennent une des clés de prévention des conflits en Afrique : l'aide au développement. En soutenant des projets de scolarisation (j'en ai présenté un pour le Rwanda, sans écho à ce jour !), en développant avec les habitants des structures de santé et d'agriculture, en participant activement à l'éveil des populations avec l'aide des Eglises Locales. Il est difficile de vivre pleinement sa foi lorsque la faim frappe à la porte ou que les jeunes n'ont d'autre espoir que de s'enrôler dans les milices armées pour se nourrir. La misère et le manque d'éducation sont les premiers alliés des conflits sur le continent africain.
Merci à notre frère rwandais Emmanuel Nkunz pour ses réponses claires. Pour lui écrire : emmankunz@yahoo.fr. Site des éditions L'Harmattan Emmanuel Nkunzumwami


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