Si tu me vous, je te tu
Par nicolas, dimanche 12 mars 2006 :: article lu 847 fois :: #131 :: rss
Voici un sujet dont on parle assez peu: le tutoiement. De tous temps, les enfants de Dieu se nommaient entre eux "amis" ou "frères", et ils se tutoyaient. Cet usage se retrouvait aussi dans la Rome antique où les citoyens se tutoyaient entre eux. Les "camarades" des partis politiques font de même. Certaines langues n'utilisent pas le vouvoiement.
Le vouvoiement est utilisé dans notre monde pour marquer le respect envers un supérieur. Ce code ancien vient d'un épisode historique précis - tout comme la "cravate", un morceau de tissu inutile pendant autour du cou et censé marquer le sérieux d'une personne, vient de deux autres anecdotes historiques, un régiment "croate" intégré aux armées de Louis XIV et une guerre napoléonienne qui s'acheva par une... Bérézina. C'est donc il y a 17e siècle qu'un empereur romain originaire... de Croatie, Dioclétien, décida que désormais il parlerait au nom du peuple en disant "nous". L'empereur était à la fois dieu et roi, et autour de sa personne était organisé un culte idolâtre que Dieu lui-même censura en Actes 12 lorsque les flatteurs lui crièrent "Voix d'un dieu et non d'un homme". "Un ange du Seigneur le frappa et il expira, rongé par les vers", nous dit la Bible (comparer avec Daniel 4, versets 27 à 30). Longtemps après, Louis XIV qui bâtit lui aussi un culte autour de sa personne, reprit à son compte l'expression avec son fameux "nous voulons".
C'est suite à cet épisode que le vouvoiement fut instauré. Mais d'autres historiens disent que le vouvoiement viendrait d'une autre période de l'Empire romain: celle du schisme entre Empire d'Orient et Empire d'Occident. Rappelons que grâce à une autre empereur venu lui aussi de... Croatie, Constantin, une forme édulcorée de christianisme était devenue "religion d'état". C'est ce christianisme qui devait devenir la religion "romaine universelle", ou "catholique romaine", dont le seul nom montre toute la prétention. Ainsi, c'est par égard pour ces 2 "têtes séparées", qui chacune se prétendait Dieu ou plutôt le légitime représentant de Dieu sur la terre (le "Pontifex Maximum", ou "Souverain pontife") que l'on utilisait le "vous". C'était une sorte d'allégeance, une courbette diplomatique (di ploma, qui signifie "se plier en deux") qui évitait d'avoir à choisir son camp !
Mais revenons à notre sujet. Selon le dictionnaire "Le Petit Robert", "on vouvoie normalement les inconnus, ses supérieurs et toutes les personnes avec qui on n'a pas de liens étroits", tandis que l'on "tutoie les personnes auxquelles on est uni par des liens de parenté, d'amitié ou de camaraderie, ainsi que les enfants".
Pourtant, entre chrétiens, nous ne devrions avoir aucun mal à nous tutoyer. Notre amour de la vérité devrait nous faire rejeter les pratiques mondaines, comme celle du vouvoiement, qui fait croire à une personne unique qu'elle a la valeur d'un être collectif. Ce serait mentir que de parler ainsi à nos frères. Il ne faut pas bien sûr que le tutoiement devienne prétexte à une familiarité qui serait plus une marque de domination ou, pire, de condécendance (on pense aux missionnaires qui tutoyaient les africains, tout en exigeant le vouvoiement en retour). La déférence (qui consiste à "considérer notre prochain comme étant plus grand que nous") suggérée par l'apôtre Paul est, avec le "salut" et le "saint baiser", l'affirmation de notre appartenance à un même Père et à une même "famille" spirituelle mais visible dès ici-bas.
Certains groupes chrétiens que d'aucuns qualifieront d'extrêmistes pratiquaient le tutoiement pour tous au nom du "parler franc" (en anglais "plain language"). Ils refusaient de retirer leur chapeau devant les nobles, de dire "mon sieur" ou "mon seigneur", n'ayant qu'un seul Seigneur sur cette terre. Ils refusaient toutes les fêtes païennes, d'utiliser les noms païens des jours (lundi, jour de la Lune, mardi jour de Mars, mercredi jour de Mercure, etc.) et des mois (dédiés aux dieux et aux césars romains comme janvier, le mois du dieu à deux têtes Janus, etc.) dont certains n'avaient d'autre but que d'erradiquer les traces du judaïsme et d'instaurer le culte païen (on pense notamment au jour du sabbat, sabado en espagnol, qui est devenu par moquerie le jour de saturne, pour le rendre inférieur au dimanche, le jour du culte obligatoire dieu soleil...). Mais c'est un autre sujet.
Si cette pratique du tutoiement pourrait être assimilée par certains à un manque de respect, elle a au contraire une importance capitale: elle abolit les barrières inutiles posées par les systèmes humains. "Monsieur le pasteur" devient alors mon égal, un frère auquel je suis soumis, sans toutefois le placer sur un piédestal dangereux. Le tutoiement rappellera à celui qui se croit tout gonflé de son sentiment d'importance que le plus petit de ses frères est aussi un enfant de Dieu, et que s'attacher aux titres et aux marques de respect terrestres est une attitude charnelle. Tutoyer une telle personne révèlera immédiatement l'état de son coeur et le véritable niveau de sa spiritualité: s'il prend la chose trop à coeur, il y aura lieu de l'exhorter à la simplicité et à lui rappeler que nous sommes tous des serviteurs d'un Maître dont nous avons à suivre l'exemple de... serviteur ! (Jean 13;15)














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